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Publié le 24 Août 2008

Le temps à soi 



En ce jour anniversaire de l'éruption du Vésuve, en 79, voici une nouvelle lettre de Pline Le Jeune,
tirée du recueil "Le temps à soi", qui relate à Tacite les événements de cette journée et le décès de son oncle, Pline l'Ancien ...



A Tacite,

Tu me demandes de t'écrire la mort de mon oncle, afin que tu puisses la transmettre avec plus de vérité à tes descendants. Je t'en remercie, car je vois que sa gloire immortelle serait exposée par sa mort, si tu la faisais connaître.

Quoiqu'en effet il soit mort par l'anéantissement de la plus belle terre du monde, au même titre que des peuples et des villes, par un événement mémorable, puisqu'il nous vaincra toujours ; quoique lui-même ait écrit des oeuvres nombreuses et durables, l'éternité de tes écrits ajoutera cependant beaucoup à sa pérennité.

Quant à moi, je pense que sont heureux les gens à qui il a été donné par la faveur des dieux soit de faire des choses à écrire soit d'écrire des choses à lire, et que sont  les plus heureux les gens à qui ces deux facultés ont été données. Mon oncle, de par ses propres livres et les tiens, sera au nombre de ces derniers. Et pour cette raison, j'accepte plus volontiers, je réclame même l'ordre que tu me donnes.
Il était à Misène et dirigeait lui-même la flotte. Le neuvième jour avant les calendes de septembre [le 24 août 79 après Jésus-Christ], ma mère me montre vers la septième heure [environ 13 heures] qu'il lui apparaît un nuage d'une grandeur et d'un aspect inhabituels.
Après son bain de soleil, après s'être rafraîchi, il avait pris une collation, allongé, et étudiait. Il réclame ses sandales, monte jusqu'au lieu d'où il pouvait observer au mieux ce phénomène. Un nuage montait (pour ceux qui l'observaient de loin, il était incertain de quelle montagne il venait; on sut par la suite qu'il provenait du Vésuve) ; et aucun autre arbre que le pin n'y ressemblait davantage à son image et à son aspect.
En effet, en s'élevant sous la forme d'un tronc très long, il s'élargissait dans les airs en rameaux, je crois, parce que, une fois emporté par un vent nouveau, ensuite abandonné par le vent qui s'affaiblissait, ou même vaincu par son propre poids, le nuage se dissipait en largeur, blanc de temps à autre, parfois sombre et sale, selon qu'il soulevait de la terre ou des cendres.
Il parut bon à mon oncle que ce grand phénomène fût étudié de plus près, en homme très sage. Il ordonne d'affréter une chaloupe rapide ; il me donne la possibilité de l'accompagner, si je le voulais; je lui répondis que je préférais étudier, et lui-même m'avait donné de quoi écrire.
Il sortit de la maison ; il reçoit un billet de Rectina, la femme de Cascus, effrayée par le danger qui menace (en effet, sa demeure se trouvait sous le volcan, et la seule possibilité de fuite était la mer) ; elle le priait de l'arracher à une situation si critique. 
Il change d'avis et affronte avec un très grand courage ce qu'il avait entrepris par goût de l'étude. Il déploie des quadrirèmes, monte lui-même, décidé à porter de l'aide non seulement à Rectina, mais encore à de nombreuses autres personnes (en effet, l'agrément du rivage faisait qu'il était fréquenté). 
Il presse vers l'endroit d'où d'autres fuient et tient un cap rectiligne, le gouvernail droit sur le danger, tellement détaché de la peur qu'il dicte et note toutes les phases et toutes les structures de cette catastrophe, dès qu'il les voit à l'oeil. 
Déjà les cendres tombaient sur les bateaux ; plus ils approchaient, plus elles devenaient chaudes et denses; déjà aussi c'étaient des pierres ponces et des cailloux noirs, carbonisés et brisés par le feu; déjà le fond de la mer semble se soulever et le rivage fait obstacle par les éboulis de la montagne. Après avoir hésité un peu s'il reviendrait, il dit à son pilote qui l'avait engagé à faire ainsi : "Courage! le destin nous aide, dirige-toi vers la villa de Pomponianus!" 
Il était à Stabies, séparé de lui par la moitié du golfe (car le rivage revient sur lui-même de façon à former une courbe insensible que remplit la mer) ; alors, bien que le danger ne s'approchât pas encore, pourtant on le voyait, et alors qu'il croissait, tout proche, Pomponianus embarqua ses bagages dans les navires, décidé à fuir, dès que le vent contraire serait tombé. Alors mon oncle le rejoignit par ce vent très favorable et embrassa Pomponianus qui tremblait, le console, l'encourage, et, pour apaiser la crainte de son ami avec son sang-froid, mon oncle demande d'être apporté au bain; lavé, il prend place à table, dîne joyeusement, ou, ce qui était tout aussi grand, feint de se réjouir. 
Pendant ce temps, des flammes très larges et de gros incendies luisaient en plusieurs endroits du mont Vésuve ; leur éclat et leur clarté étaient avivés par les ténèbres de la nuit. Lui répétait pour calmer leur effroi que c'étaient des feux abandonnés dans la frayeur par des paysans et que c'étaient des fermes désertées qui brûlaient dans la solitude. Alors, il se livra au repos et se reposa assurément d'un sommeil profond. De fait, ceux qui se trouvaient sur le seuil pouvaient entendre sa respiration qui était chez lui plus grave et plus sonore à cause de sa grande taille. 
Mais la cour d'où l'on accédait à son appartement, s'élevait, déjà recouverte par de la cendre mêlée à des pierres ponces, si bien que, si son somme s'allongeait dans sa chambre, il ne pourrait plus sortir. Une fois réveillé, il sortit et se rendit vers Pomponianus et d'autres qui étaient de garde. 
Ils délibèrent en commun s'ils doivent rester à l'abris des maisons ou aller à découvert ; les bâtiments vacillaient en effet sous les tremblements fréquents et importants et semblaient partir et revenir, tantôt de-ci, tantôt de-là, comme ébranlés de leurs fondations. 
En revanche en plein air on craignait la chute de pierres ponces, quoique légères et poreuses; mais pourtant la comparaison des dangers faisait choisir le dernier. Et auprès de lui [mon oncle] la raison vainquit la raison, auprès des autres gens, la peur vainquit la peur. On attacha des oreillers sur la tête avec des ceintures ; ce fut leur protection contre ce qui tombait. 
Déjà ailleurs c'était le jour, mais ici la nuit était plus noire et plus dense que toutes les nuits ; et pourtant de nombreuses torches et diverses lumières l'atténuaient. On décida de se diriger vers le rivage et de regarder de près si la mer les accepterait déjà ; mais jusqu'à présent, elle restait grosse et contraire. 
Là, couché sur un drap étendu par terre, il réclama à plusieurs reprises de l'eau froide et en puisa. Ensuite, des flammes et l'odeur de soufre qui annonce les flammes mettent les autres en fuite et le font lever. 
S'appuyant sur deux petits esclaves, il se redressa et retomba aussitôt ; selon moi, c'est à cause de sa respiration obstruée par une vapeur épaisse et à cause de sa trachée fermée, qui chez lui était par nature faible, étroite et sujette à des oppressions fréquentes. 
Dès que le jour fut revenu (c'était le troisième depuis celui qu'il avait vu pour la dernière fois), on a retrouvé son corps intacte, en parfait état, et couvert des habits dont il était habillé ; la position de son corps ressemblait plus à quelqu'un qui se repose qu'à un mort. 
Pendant ce temps, j'étais à Misène, et ma mère ... Mais pour ton enquête tu n'as rien voulu savoir d'autre que la mort de mon oncle. Donc je terminerai. 
J'ajouterai une chose : je t'ai raconté tout ce à quoi j'ai pris part et que j'ai aussitôt entendu, lorsqu'on se rappelle plus que jamais de la vérité. Toi, tu citeras les extraits les plus importants ; en effet, c'est une chose que d'écrire une lettre à un ami, c'en est une autre que d'écrire un récit historique pour tout le monde.
Salut

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Rédigé par Bill

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Publié le 11 Juillet 2008


Le temps à soi
 

Voici une nouvelle lettre de Pline Le Jeune, tirée du recueil "Le temps à soi", ...

Elle est assez longue et vous décrit avec moultes détails sa maison de Toscane ....

Je vous laisse la lire tranquillement,  pendant vos vacances en Toscane, qui sait ... ;-)  

Je reprendrai la publication de ces lettres fin août ...


A Domitius Appolinaris

J’ai été sensible à votre attention pour moi et à votre inquiétude, lorsqu’informé que je devais aller cet été à ma terre de Toscane, vous avez essayé de m’en détourner, parce que vous ne croyez pas que l’air en soit bon. II est vrai que le canton de Toscane, qui s’étend le long de la mer, est malsain et dangereux ; mais ma terre en est fort éloignée. Elle est au pied de l’Apennin, dont l’air est plus pur que celui d’aucune autre montagne. Et afin que vous soyez bien guéri de votre peur, voici quelle est la température du climat, la situation du pays, la beauté de la maison. Vous aurez autant de plaisir à lire ma description, que moi à vous la faire. En hiver, l’air y est froid et glacé ; le climat ne convient ni aux myrtes, ni aux oliviers, ni aux autres espèces d’arbres qui ont besoin d’une chaleur continuelle. Cependant il y vient des lauriers, dont l’éclat même se conserve long-temps : s’ils meurent quelquefois, ce n’est pas plus souvent qu’aux environs de Rome. L’été y est d’une douceur merveilleuse : un souffle rafraîchissant ne cesse d’agiter l’air ; mais, presque toujours, c’est moins du vent qu’une haleine bienfaisante. Aussi les vieillards y sont-ils nombreux : là, on voit les aïeuls et les bisaïeuls de jeunes gens déjà formés : là, on entend raconter de vieilles histoires, et on retrouve les conversations d’autrefois. Quand vous êtes dans ce lieu, vous vous croyez d’un autre siècle.

La disposition du terrain est on ne peut, plus belle. Imaginez-vous un amphithéâtre immense, tel que la nature seule peut le faire, une vaste plaine, environnée de montagnes chargées sur leurs cîmes de bois très-hauts et très-anciens : le gibier de toute espèce y abonde. Des taillis couvrent la pente des montagnes. Entre ces taillis sont des collines, d’un terroir si bon et si gras, qu’il serait difficile d’y trouver une pierre, quand même on l’y chercherait. Leur fertilité ne le cède point à celle de la plaine ; et si les moissons y sont plus tardives, elles n’y mûrissent pas moins. Au pied de ces montagnes, le long du coteau, se prolongent des pièces de vignes, qui semblent se toucher et n’en former qu’une seule. Ces vignes sont bordées par quantité d’arbrisseaux. Ensuite sont des prairies et des terres labourables, si fortes, que les meilleures charrues et les bœufs les plus vigoureux ont peine à en ouvrir le sol. Comme la terre est très-compacte, le fer ne peut la fendre sans qu’elle se charge de glèbes énormes, et, pour les briser, il faut repasser le soc jusqu’à neuf fois.

Les prés, émaillés de fleurs, y fournissent du trèfle et d’autres sortes d’herbes, toujours aussi tendres et aussi pleines de suc que si elles venaient de naître. Ils tirent cette fertilité des ruisseaux qui les arrosent, et qui ne tarissent jamais. Cependant, en des lieux où l’on trouve tant d’eaux, l’on ne voit point de marécages, parce que la terre, disposée en pente, laisse couler dans le Tibre le reste de celles dont elle ne s’est point abreuvée. Ce fleuve, qui passe au milieu des champs, est navigable, et sert dans l’hiver et au printemps à transporter toutes les provisions à Rome. En été, il baisse si fort, que son lit est presque à sec : il faut attendre l’automne pour qu’il reprenne son nom de grand fleuve. Il y a un plaisir extrême à contempler le pays du haut d’une montagne. L’on croit voir, non une campagne ordinaire, mais un paysage dessiné d’après un modèle idéal ; tant les yeux, de quelque côté qu’ils se tournent, sont charmés par l’arrangement et par la variété des objets !

La maison, quoique située au bas de la colline, a la même vue que si elle était placée au sommet. Cette colline s’élève par une pente si douce, que l’on s’aperçoit que l’on est monté, sans avoir senti que l’on montait. Derrière la maison, mais assez loin d’elle, est l’Apennin. Dans les jours même les plus calmes et les plus sereins, elle en reçoit de fraîches haleines, qui n’ont plus rien de violent et d’impétueux : leur force s’est brisée en chemin. Son exposition est presque entièrement au midi, et semble inviter le soleil, en été vers le milieu du jour en hiver un peu plus tôt, à venir dans une galerie fort large, et longue à proportion. La maison est composée de plusieurs ailes. L’entrée même est dans le goût antique. Devant le portique, on voit un parterre, dont les différentes figures sont tracées avec du buis. Ensuite est un lit de gazon peu élevé, et autour duquel le buis représente plusieurs animaux qui se regardent. Plus bas est une pelouse toute couverte d’acanthes, si tendres sous les pieds, qu’on les sent à peine. Cette pelouse est environnée d’une allée d’arbres pressés les uns contre les autres, et diversement taillés. Auprès est une promenade tournante, en forme de cirque, au dedans de laquelle on trouve du buis taillé de différentes façons, et des arbres dont on arrête soigneusement la croissance. Tout cela est enclos de murailles, qu’un buis étage couvre et dérobe à la vue. De l’autre côté est une prairie, aussi remarquable par sa beauté naturelle, que les objets précédans par les efforts de l’art. Ensuite sont des champs, des prés et des arbrisseaux.

Au bout du portique est une salle à manger, dont la porte donne sur l’extrémité du parterre, et les fenêtres sur les prairies et sur une grande étendue de campagne. Par ces fenêtres on voit de côté le parterre, la partie de la maison qui s’avance en saillie, et le haut des arbres du manége. De l’un des côtés de la galerie et vers le milieu, on entre dans un appartement qui environne une petite cour ombragée de quatre platanes : au milieu de la cour est un bassin de marbre, d’où l’eau, qui s’échappe, entretient doucement la fraîcheur des platanes et des arbustes qui sont au dessous. Dans cet appartement est une chambre à coucher ; la voix, le bruit, ni le jour n’y pénètrent point : elle est accompagnée d’une salle à manger, où l’on traite ordinairement les intimes amis. Une autre galerie donne sur cette petite cour, et jouit de toutes les vues que je viens de décrire. Il y a encore une chambre, où l’un des platanes qui l’avoisinent répand son ombrage et les reflets de sa verdure : elle est revêtue de marbre, jusqu’à hauteur d’appui ; et, ce qui ne le cède point à la beauté du marbre, c’est une peinture qui représente un feuillage et des oiseaux sur les branches. Au dessous est une petite fontaine, et un bassin, où l’eau, en s’échappant par plusieurs tuyaux, produit un agréable murmure.

D’un coin de la galerie, on passe dans une grande chambre, qui est vis-à-vis la salle à manger : elle a ses fenêtres, d’un côté sur le parterre, de l’autre sur la prairie ; et immédiatement au dessous de ses fenêtres est une pièce d’eau qui réjouit également les yeux et les oreilles ; car l’eau tombe de haut dans un bassin de marbre, blanchissante d’écume. Cette chambre est fort chaude en hiver, parce que le soleil y donne de toutes parts. Auprès est un poêle, qui, lorsque le temps est couvert, supplée par sa chaleur aux rayons du soleil. De l’autre côté est une salle vaste et gaie, où l’on se déshabille pour prendre le bain, et ensuite la salle du bain d’eau froide, où est une baignoire spacieuse et sombre. Si vous voulez un bain plus large ou plus chaud, vous le trouvez dans la cour, et, tout auprès, un puits, qui fournit de l’eau froide quand la chaleur incommode. A côté de la salle du bain froid est celle du bain tiède, échauffée par le soleil, mais moins que celle du bain chaud, parce que celle-ci est en saillie. On descend dans cette dernière par trois escaliers, dont deux sont exposés au soleil ; le troisième l’est beaucoup moins, sans être pour cela plus obscur. Au dessus de la chambre, où l’on quitte ses habits pour le bain, est un jeu de paume, divisé en plusieurs parties, pour différentes sortes d’exercices.

Non loin du bain est un escalier qui conduit dans une galerie fermée, et, auparavant, dans trois appartemens, dont l’un a vue sur la petite cour ombragée de platanes, l’autre sur la prairie : le troisième, qui donne sur des vignes, a autant de points de vue que d’ouvertures différentes. A l’extrémité de la galerie fermée est une chambre prise dans la galerie même, et qui regarde le manége, les vignes, les montagnes. Près de cette chambre en est une autre, exposée au soleil, surtout pendant l’hiver. De là, on entre dans un appartement, qui joint le manége à la maison : tel est l’aspect qu’il présente de face. A l’un des côtés s’élève une galerie fermée, tournée vers le midi, et où l’on voit les vignes de si près, que l’on croit y toucher. Au milieu de cette galerie on trouve une salle à manger, qui reçoit des vallées de l’Apennin un souffle salutaire. La vue s’étend de là sur des vignes, par de très-grandes fenêtres, et même par les portes, en traversant l’étendue de la galerie. Du côté où cette salle n’a point de fenêtres est un escalier dérobé, destiné au service de la table. A l’extrémité est une chambre, pour laquelle le coup d’œil de la galerie n’est pas moins agréable que celui des vignes. Au dessous est une galerie presque souterraine, et si froide en été, que sa température naturelle lui suffit, et qu’elle ne reçoit ni ne laisse désirer aucun souffle rafraîchissant. Après ces deux galeries fermées est une salle à manger, suivie d’une galerie ouverte, froide avant midi, chaude quelques heures après. Elle conduit à deux appartemens : l’un est composé de quatre chambres ; l’autre de trois, que le soleil, en tournant, échauffe de ses rayons, ou laisse dans l’ombre.

Devant ces bâtimens, si agréables et si bien disposés, est un vaste manége ; il est ouvert par le milieu, et s’offre d’abord tout entier à la vue de ceux qui entrent. Il est entouré de platanes ; et ces platanes sont revêtus de lierre : ainsi le haut de ces arbres est vert de son propre feuillage ; le bas est vert d’un feuillage étranger. Ce lierre court autour du tronc et des branches, et s’étendant d’un platane à l’autre, les lie ensemble. Entre ces platanes sont des buis ; et ces buis sont par dehors environnés de lauriers, qui mêlent leur ombrage à celui des platanes. L’allée du manége est droite ; mais à son extrémité elle change de figure, et se termine en demi-cercle. Ce manége est entouré et couvert de cyprès, qui en rendent l’ombre et plus épaisse et plus noire. Les allées circulaires, qui sont en grand nombre dans l’intérieur, sont au contraire éclairées du jour le plus vif. Les roses y naissent de tous côtés, et les rayons du soleil s’y mêlent agréablement à la fraîcheur de l’ombre. Après plusieurs détours, on rentre dans l’allée droite, qui, des deux côtés, en a beaucoup d’autres séparées par des buis. Là, est une petite prairie ; ici, le buis même est taillé en mille figures différentes, quelquefois en lettres, qui expriment le nom du maître, ou celui de l’ouvrier. Entre ces buis, vous voyez s’élever tantôt de petites pyramides, tantôt des arbres chargés de fruits : à l’ouvrage de l’art se mêle tout à coup l’imitation de la nature simple et rustique. Un double rang de platanes peu élevés occupe le milieu.

Aux platanes succède l’acanthe flexible, serpentant de tous côtés, et ensuite un plus grand nombre de figures et de noms tracés en verdure. A l’extrémité est un lit de repos de marbre blanc, couvert d’une treille, soutenue par quatre colonnes de marbre de Caryste. On voit l’eau s’échapper du lit de repos, comme si le poids de celui qui s’y couche la faisait jaillir. De petits tuyaux la conduisent dans une pierre creusée exprès ; et de là, elle est reçue dans un bassin de marbre, d’où elle s’écoule par des conduits cachés, ménagés si adroitement, qu’il est toujours plein, et pourtant ne déborde jamais. Si l’on veut prendre un repas en ce lieu, on range les mets les plus solides sur les bords du bassin, et les plus légers flottent dans des corbeilles façonnées en navires et en oiseaux. A l’un des côtés est une fontaine jaillissante, qui donne et reçoit l’eau en même temps : car l’eau, après s’être élancée, retombe sur elle-même ; et, par deux ouvertures qui se joignent, elle descend et remonte sans cesse.

Vis-à-vis du lit de repos est une chambre, qui lui donne autant d’agrément qu’elle en reçoit. Elle est toute brillante de marbre ; ses portes sont entourées et comme bordées de verdure. Au dessus et au dessous des fenêtres, on ne voit aussi que verdure de toutes parts. Auprès, est un petit cabinet, qui semble comme s’enfoncer dans la même chambre, et qui en est pourtant séparé. On y trouve un lit ; et, malgré les fenêtres qui l’éclairent de tous côtés, l’ombrage qui l’environne, le rend sombre : en effet, une vigne agréable l’embrasse de son feuillage, et monte jusqu’au faîte. A la pluie près, que vous n’y sentez point, vous croyez être couché dans un bois. On y trouve aussi une fontaine, qui se perd dans le lieu même de sa source. En différens endroits sont placés des siéges de marbre, qui reçoivent, ainsi que la chambre, ceux qui sont fatigués de la promenade. Près de ces siéges, sont de petites fontaines ; et dans tout le manége vous entendez le doux murmure des ruisseaux qui, dociles à la main de l’ouvrier, suivent par de petits canaux le cours qu’il lui plaît de leur donner. Ainsi on arrose tantôt certaines plantes, tantôt d’autres, quelquefois toutes en même temps.

J’aurais abrégé depuis long-temps ces détails, qui vous paraîtront minutieux, si je n’eusse résolu de parcourir avec vous, dans cette lettre, tous les coins et recoins de ma maison. J’ai pensé que vous deviez lire sans ennui la description d’un lieu que vous auriez du plaisir à voir ; étant libre surtout d’interrompre votre lecture, de laisser là ma lettre, de vous reposer à loisir. D’ailleurs, j’ai cédé à mon penchant ; et j’avoue que j’en ai beaucoup pour tous mes ouvrages commencés ou achevés. En un mot (car pourquoi ne pas vous découvrir mon goût, ou, si vous voulez, mon entêtement ? ), je crois que la première obligation de tout homme qui écrit, c’est de songer à son titre : il doit plus d’une fois se demander, quel est le sujet qu’il traite, et savoir que, s’il n’en sort point, il n’est jamais long ; mais qu’il est toujours très-long, s’il s’en écarte. Voyez combien de vers Homère et Virgile emploient à décrire, l’un les armes d’Achille, l’autre celles d’Enée. Ils sont courts pourtant, parce qu’ils ne font que ce qu’ils s’étaient proposé de faire. Voyez Aratus rechercher et rassembler les plus petites étoiles : cependant il ne s’étend point trop ; car ce n’est point une digression de son ouvrage ; c’est son sujet même. Ainsi, du petit au grand, dans la description que je vous fais de ma maison, si je ne m’égare point en récits étrangers, ce n’est pas ma lettre, c’est la maison elle-même qui est grande.

Je reviens à mon sujet, pour ne pas être condamné par mes propres règles, en faisant une digression trop longue. Vous voilà instruit des raisons que j’ai de préférer ma terre de Toscane à celles que j’ai à Tusculum, à Tibur, à Préneste. Outre tous les autres avantages dont je vous ai parlé, le loisir y est plus complet, plus sûr, et par conséquent plus doux : point de cérémonial à observer: les fâcheux ne sont point à votre porte : tout y est calme et paisible ; et ce profond repos ajoute encore à la salubrité du climat, à la sérénité du ciel, à la pureté de l’air. Là, se fortifient à la fois mon corps et mon esprit : j’exerce l’un par la chasse, l’autre par l’étude. Mes gens aussi jouissent dans ce lieu d’une santé parfaite, et, grâce au ciel, je n’ai jusqu’ici perdu aucun de ceux que j’ai amenés avec moi. Puissent les dieux me continuer toujours la même faveur, et conserver toujours à ce lieu les mêmes priviléges !

Adieu.

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Rédigé par Bill

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Publié le 4 Juillet 2008

Le temps à soi 



Voici une nouvelle lettre de Pline Le Jeune,
tirée du recueil "Le temps à soi", ...

A Caninius

Est-ce l’étude, est-ce la pêche, est-ce la chasse, ou les trois ensemble qui vous occupent ?
Car ce sont des plaisirs qu’on peut goûter à la fois dans notre charmante retraite, près du lac de Côme.
Le lac vous fournit du poisson ; les bois qui l’environnent sont pleins de bêtes fauves, et la profonde tranquillité du lieu invite à l’étude.
Mais, que toutes ces choses ensemble ou quelqu’autre vous occupent, il ne m’est pas permis de dire que je vous porte envie.
Il m’est bien cruel pourtant de ne pouvoir jouir, ainsi que vous, de ces innocents plaisirs, après lesquels je soupire avec la même ardeur, que le malade soupire après les bains, après le vin, après les eaux.
Ne m’arrivera-t-il donc jamais de rompre les nœuds qui m’attachent, puisque je ne puis les délier ?
Non, je n’ose m’en flatter.
Chaque jour, de nouveaux embarras viennent se joindre aux anciens : une affaire n’est pas encore finie, qu’une autre commence : la chaîne de mes occupations s’étend et s’appesantit de jour en jour.
Adieu.

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Rédigé par Bill

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Publié le 24 Juin 2008

Le temps à soi


En déplacement dans la Capitale des Gaules pour deux jours, me voilà rassurée grâce à cette lettre de Pline Le Jeune,
"Le temps à soi",  ... dont j'ai avancé la publication cette semaine ;-)

A Geminus,

J'ai reçu ta lettre, qui me ravit, puisque tu veux que j'écrive un petit quelque chose que tu puisses insérer dans tes livres. Je trouverai un sujet : celui que tu me suggéres ou un autre, car le tien risque de choquer. Regarde autour de toi et tu comprendras vite ! 

Je ne pensais pas qu'il y eût des libraires à Lyon, aussi est-ce avec un très grand plaisir que j'ai appris par ta lettre que mes ouvrages y sont en vente ; je suis enchanté qu'ils aient aussi à l'étranger le succès qu'ils ont connu à Rome. Je commence à penser que mon travail est vraiment bon pour recueillir des suffrages dans des endroits aussi différents !  


Ouf ! Je n'ai pas pris trop de livres dans mes bagages, je pourrai en racheter sur place si besoin ...

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Rédigé par Bill

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Publié le 20 Juin 2008

Le temps à soi 



Nosu sommes vendredi, le jour où je partage avec vous une nouvelle lettre de Pline Le Jeune,
tirée du recueil "Le temps à soi", ...


à Sosius Senecion

L’année a été fertile en poètes : le mois d’avril n’a presque pas eu de jour où il ne se soit fait quelque lecture.
J’aime à voir que l’on cultive les lettres, et qu’elles excitent cette noble émulation, malgré le peu d’empressement de nos Romains à venir entendre les productions nouvelles.
La plupart, assis dans les places publiques, perdent à dire des bagatelles le temps qu’ils devraient consacrer à écouter : ils envoient demander de temps en temps si le lecteur est entré, si sa préface est expédiée, s’il est bien avancé dans sa lecture.
Alors vous les voyez venir lentement, et comme à regret. Encore n’attendent-ils pas la fin pour s’en aller : l’un se dérobe adroitement ; l’autre, moins honteux, sort sans façon et la tête levée.
Il en était bien autrement du temps de nos pères ! On raconte qu’un jour l’empereur Claude, se promenant dans son palais, entendit un grand bruit. Il en demanda la cause : on lui dit que Nonianus lisait publiquement un de ses ouvrages. Ce prince quitte tout, et par sa présence vient surprendre agréablement l’assemblée.
Aujourd’hui l’homme le moins occupé, bien averti, prié, supplié, dédaigne de venir ; ou, s’il vient, ce n’est que pour se plaindre qu’il a perdu un jour, justement parce qu’il ne l’a pas perdu.
Je vous l’avoue, cette nonchalance et ce dédain de la part des auditeurs, rehaussent beaucoup dans mon idée le courage des écrivains qu’ils ne dégoûtent pas de l’étude.
Pour moi, j’ai assisté à presque toutes les lectures ; et, à dire vrai, la plupart des auteurs étaient mes amis : car il n’y a peut-être pas un ami des lettres qui ne soit aussi le mien. Voilà ce qui m’a retenu ici plus long-temps que je ne voulais.
Enfin, je suis libre ; je puis revoir ma retraite, et y composer quelque ouvrage, que je me garderai bien de lire en public : ceux dont j’ai écouté les lectures croiraient que je leur ai, non pas donné, mais seulement prêté mon attention.
Car, dans ces sortes de services, comme dans tous les autres, le mérite cesse dès qu’on en demande le prix. Adieu.

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Rédigé par Bill

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Publié le 13 Juin 2008

Le temps à soi 



Voici une nouvelle lettre de Pline Le Jeune,
tirée du recueil "Le temps à soi", ...

A Paulinus,

Je suis furieux. A tort ou à raison, mais je suis furieux. Tu sais à quel point l'amitié est injuste parfois, emportée souvent, susceptible toujours. Mais cette fois, le motif est sérieux. Juste ? Je ne saurais le dire. En tous cas, je suis au comble de la fureur, comme si le motif était aussi juste que sérieux : il y a si longtemps que je n'ai pas eu de nouvelles de toi !
Tu n'as qu'un moyen de te faire pardonner : m'en envoyer tout de suite beaucoup ... et de très longues ! ce sera ta seule bonne excuse. Toutes les autres me paraissent fallacieuses. Ne viens pas me dire :"Je n'étais pas à Rome" ou : "J'étais débordé", je ne veux pas l'entendre ! Quant à l'excuse : "J'étais malade", aux dieux ne plaise ! Pour moi, dans ma villa, je suis partagé entre l'étude et la paresse, les inséparables rejetons du temps à soi.

  

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Rédigé par Bill

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Publié le 8 Juin 2008

Il y a des roses anciennes ...

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un potager clos d'un muret de pierres sèches :

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des fleurs sauvages ...  

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un pigeonnier ...

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J'y étais hier ....

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Rédigé par Bill

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Publié le 6 Juin 2008

Le temps à soi 



Voici une nouvelle lettre de Pline Le Jeune,

"Le temps à soi", de circonstance ...  pour une période où on se plaint du temps ;-))

A Julius Naso,

J'apprends que la grêle a fait de grands ravages dans ma propriété de Toscane et qu'au delà du Pô, les récoltes ont été abondantes mais les prix proportionnellement bas.
Je n'ai donc que mon domaine de Laurentes qui puisse me rapporter quelque chose. Je ne possède là, c'est vrai, qu'une maison, un jardin, et puis du sable ; ce sera pourtant ma seule source de revenu.
Car j'y écris beaucoup et, à défaut de la terre que je n'ai pas, c'est moi même que j'y cultive par mon travail.
Et je peux même déjà te montrer, comme ailleurs des granges pleines, ici, un étui plein de manuscrits !
Fais comme moi : si tu cherches un domaine où la récolte soit sûre et abondante, achète donc sur la côte !
 
 

Qu'en pensez-vous ?  

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Rédigé par Bill

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Publié le 30 Mai 2008

Le temps à soi 



Voici une nouvelle lettre de Pline Le Jeune,

"Le temps à soi", de circonstance ... un jour où je manque d'inspiration ;-))

 A Fabius Justus, 

Depuis longtemps je n'ai plus de lettre de toi. "Je n'ai rien à écrire ", dis-tu. Eh bien, écris-moi précisément que tu n'as rien à écrire ou même ces seuls mots qui se trouvaient au début des lettres d'autrefois : "Si tu vas bien, tant mieux ; moi, je vais très bien." Cela me suffit, car c'est l'essentiel. Tu crois que je plaisante ? Ma demande est très sérieuse. Fais moi savoir ce que tu deviens. Je ne puis l'ignorer sans resentir la plus vive inquiétude !


Je suis pour deux jours à Lille, pour un voyage mi-professionnel, mi-personnel, après avoir passé une journée à Paris  ....

A dimanche !

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Rédigé par Bill

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Publié le 23 Mai 2008

Le temps à soi


Poursuivant ma lecture des lettres de Pline Le Jeune, et les trouvant si intemporelles, j'ai décidé de continuer à vous les faire partager ....

Aujourd'hui, sur le temps ...

A Minicius Fundanus

C'est tout de même étonnant : quand on prend un à un les jours passés à Rome, on fait facilement le compte de leurs instants (ou bien on croit pouvoir le faire) mais quand on en prend plusieurs en bloc, ce n'est plus possible ! 
Demande donc à quelqu'un "Qu'as-tu fait aujourd'hui ?" Il va te répondre "J'ai été à une prise de toge virile" ou "J'ai assisté à des fiançailles ou à des noces ; Untel m'a invité à la fermeture de son testament, Untel à un Procès, Untel à un conseil." 
Et tout cela était vraiment nécessaire le jour où on l'a fait. Mais quand tu me dis que c'est tous les jours la même chose, cela te paraît vide, surtout dans la retraite.
Cette pensée alors te vient : "Combien de jours passés à des futilités ?" 
C'est ce qui se passe pour moi quand je suis dans ma villa des Laurentes, où je lis, j'écris, je m'occupe de mon corps - ce qui tonifie l'esprit. 
Je n'entends rien que je ne regrette d'avoir entendu, ne dis rien que je ne regrette d'avoir dit. Personne ne tient en ma présence de propos malveillants sur autrui et, de mon côté, je ne blâme personne que moi quand j'ai trop de mal à écrire.
Aucune attente, aucune crainte ne me trouble, aucune rumeur ne m'inquiète : mes seuls interlocuteurs, ce sont mes livres et moi même. Ah, l'existence droite et pure !
Douceur et noblesse de ce temps à soi, plus beau, peut-être, que toute activité ! 
Mer, rivage, temple des Muses, vrai et solitaire, quel monde vrai vous découvrez ! Que de  pensées vous
inspirez ! 
Quitte toi aussi, à la première occasion, ce vacarme, cette agitation vaine, ces travaux dépourvus du moindre intérêt, et donne toi à l'étude et au repos : comme le dit notre cher Atilius avec tant de profondeur et d'humour, mieux vaut être oisif que ne rien faire !    


 

 

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Rédigé par Bill

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